Covid-19: tour du monde des méthodes de traçage

Paris – La technologie sauvera-t-elle le monde d’une deuxième vague de coronavirus? C’est l’espoir de nombreux pays qui ont adopté ou développé des applications de traçage des contacts pour smartphones.

L’objectif est simple: alerter un utilisateur d’un contact avec une personne infectée. Mais elle suscite de nombreux débats, tant sur son efficacité que sur son respect de la vie privée.

Voici un tour du monde non exhaustif des différentes méthodes utilisées.

BLUETOOTH VS GÉOLOCALISATION

Pour savoir qui a cotoyé un malade, deux méthodes bien distinctes existent: la technologie de communication « Bluetooth » entre appareils électroniques situés à proximité, ou la géolocalisation qui permet de recueillir des données sur les déplacements d’un individu.

Cette dernière est déconseillée par l’Union européenne qui estime que cela « poserait des problèmes majeurs de sécurité et de respect de la vie privée ».

C’est d’ailleurs l’un des reproches faits à l’application paneuropéenne (PEPP-PT) développée par 130 scientifiques de 8 pays. Il était prévu que les données soient stockées sur un serveur central, suscitant des craintes que des gouvernements puissent les récupérer et les utiliser à des fins de surveillance.

Difficile en tout cas dans ce débat de contourner Apple et Google qui détiennent les deux grands systèmes d’exploitation en vigueur (iOS et Android). Leur accord est indispensable pour faire communiquer des smartphones des deux galaxies entre eux.

Cette semaine, les deux géants technologiques ont mis à disposition des autorités de santé dans le monde leur solution pour construire une application de suivi des contacts via Bluetooth. 22 pays sur cinq continents ont déjà demandé à avoir accès à l’interface de programmation.

SINGAPOUR, PIONNIER MITIGÉ

L’application gouvernementale « TraceTogether », qui utilise le Bluetooth a été lancée dès le 20 mars.

Dans un pays où les lois punissent sévèrement l’expression de toute dissension, une étude d’un groupe de réflexion de l’université de Singapour a estimé que les habitants étaient prêts à « accepter de renoncer à un peu de vie privée pour combattre le Covid-19 ».

Mais seulement 1,5 million de personnes, soit à peine un quart de la population du pays, ont téléchargé l’application. Trop peu pour être efficace donc, elle n’a pas empêché le gouvernement de prendre des mesures de confinement.

A partir du 1er juin, certains groupes de travailleurs étrangers seront obligés de la télécharger, car les dortoirs surchargés dans lesquels ces migrants pauvres se logent sont devenus l’épicentre de la contagion dans la cité-État.

Les autorités utilisent également un autre système baptisé SafeEntry qui demande aux gens de scanner un QR code en entrant des informations personnelles pour avoir accès à des lieux publics comme les centres commerciaux.

PAS D’UNION EN EUROPE

Faute d’un accord européen, chaque pays met en place des solutions différentes. De quoi poser d’emblée la question de la compatibilité de ces diverses applications entre les États, alors que les frontières internes de l’espace Schengen vont progressivement rouvrir.

La France s’apprête par exemple à lancer « StopCovid », son application de traçage Bluetooth, sur la base du volontariat.

Le pays est l’un des rares à avoir choisi une approche dite « centralisée » avec un stockage de données dans un serveur central, source de polémique.

Autre pays en passe d’adopter un système centralisé: la Grande-Bretagne dont l’application, toujours en phase de test, viendra renforcer une grande campagne de dépistage et de mise en quarantaine des nouveaux cas ainsi que leurs contacts récents.

La plupart des autres pays européens ont adopté une approche décentralisée, comme l’Italie, où le débat sur la vie privée est tout aussi vif, qui va lancer Immuni, une application Bluetooth développée par la société privée Bending Spoons dans quelques régions cette semaine, avant un éventuel élargissement à tout le pays mi-juin.

Mais son efficacité totale reste illusoire : il faudrait pour cela qu’elle soit téléchargée par 60% des Italiens… soit pratiquement tous les propriétaires de smartphones dans le pays, selon Francesco Paolo Micozzi, chargé de cours sur le numérique à l’Université de Pérouse.

Même constat en République Tchèque où 210.000 personnes ont téléchargé l’application permettant de retracer les contacts en cas d’infection, sur 10,7 millions d’habitants.

D’autres pays n’ont pas encore vraiment développé d’application à l’image de l’Espagne, pourtant très touchée, qui prévoit de respecter les « mesures prises au sein de l’Union européenne », selon le ministère de la Santé.

En Belgique, un système « à l’ancienne » a été privilégié depuis le 11 mai, avec un traçage « physique » s’appuyant sur des centres d’appels téléphoniques.

Les appels aux malades du Covid-19 pour retracer leurs contacts peuvent si nécessaire être suivis de visites sur le terrain afin de recueillir les informations. Le recours à une application pour smartphone et à la géolocalisation n’a toutefois pas été complètement écarté.

Hors UE, la Suisse revendique d’être le premier pays au monde à utiliser la technologie d’Apple et de Google, avec son application SwissCovid, en phase de test.

L’utilisation de l’application serait libre et il n’y aurait pas de stockage des données centralisées. Aucune donnée personnelle ni aucune information de localisation des usagers ne sera exploitée, selon le gouvernement.

COERCITION EN ASIE

En Chine, plusieurs applications existent pour indiquer le « niveau de risque » d’une personne selon son historique de voyage et ses rencontres avec de potentiels infectés.

Ces applications, développées par les exécutifs locaux en collaboration avec les géants du net comme Alibaba ou Tencent sont devenues la norme du quotidien des Chinois.

Vert, jaune, rouge: un code couleur détermine si l’on peut acheter un billet d’avion ou entrer dans un lieu public.

Leur efficacité suppose une vaste collecte de données et l’utilisation de la géolocalisation. De quoi ouvrir une dangereuse porte : la récente proposition d’une municipalité chinoise d’utiliser ce genre d’applications pour classer les citoyens selon leurs habitudes de tabagisme, d’alcool ou de sommeil a créé une polémique.

La Corée du Sud a aussi longtemps été citée comme l’un des pionniers du traçage des malades. Les personnes testées positives et les personnes confinées – à leur domicile ou dans des centres mis en place par le gouvernement – doivent télécharger une application mobile officielle permettant aux autorités de contrôler leurs déplacements en temps réel. Mardi, un contrevenant a été condamné à 4 mois de prison.

A Hong Kong, les autorités utilisent des bracelets pour suivre toute personne de retour de l’étranger et mise en quarantaine pendant 14 jours. Le bracelet est connecté à un téléphone via Bluetooth ou une application qui utilise le GPS ou le Wifi pour suivre les déplacements de la personne.

Le téléphone envoie un message d’alarme aux autorités si le bracelet et le téléphone venaient à être séparés et le contrevenant risque la prison ou une amende.

Même sévérité à Taïwan, mais avec une méthode moins high-tech.

Chaque arrivant sur l’île doit régulièrement informer les autorités de ses déplacements ce que les commissariats de police peuvent vérifier via un système de triangulation téléphonique. Des responsables de quartiers appellent également deux fois par jour à des heures variables pour vérifier que cette quarantaine est bien respectée. Des contrevenants ont été emprisonnés.

Au Pakistan, les grands moyens sont également employés puisque des outils de géolocalisation développés par l’antiterrorisme sont utilisés pour épier les malades du Covid-19 cherchant à fuir les centres de quarantaine ou à contourner les mesures d’isolement.

Enfin, aux portes de l’Asie, la Turquie a mis en place, dès avril, un système pour suivre les personnes contaminées.

Les mouvements de ces dernières, censées être en quarantaine, sont surveillés et si elles rompent leur confinement, des messages sont envoyés sur leurs téléphones. Si elles persistent à se déplacer, les forces de sécurité sont en droit d’intervenir.

Mais comme en Europe, le débat sur l’efficacité de toutes ces applications reste entier. En Inde, où une application critiquée pour son manque de transparence est en place, à peine un quart de la population possède un smartphone.

VIF DÉBAT EN ISRAËL

De nombreuses applications ont fleuri, dans un pays où 10% des gens travaillent dans la « tech ».

Mais la question du traçage a fait beaucoup de remous. Mi-mars le gouvernement avait autorité le Shin Bet (agence de renseignement) a surveiller les téléphones portables des citoyens pour combattre la pandémie, état d’urgence sanitaire oblige.

De quoi ulcérer les défenseurs des droits de l’Homme qui ont obtenu de la justice l’annulation de cette mesure, fin avril.

La Cour Suprême a laissé une porte ouverte aux autorités : si cette méthode est consacrée par la loi, elle pourra se poursuivre. C’est chose faite depuis le 27 mai et l’approbation du Parlement pour l’utilisation d’un tel outil « dans des cas particuliers ».

PATCHWORK AUX ÉTATS-UNIS

Aux États-Unis, pays très attaché aux libertés individuelles et hautement décentralisé, impossible de reproduire un modèle d’application à la française ou à la coréenne.

Alors les méthodes varient : de grands États comme la Californie ou New-York ont opté pour l’embauche de milliers d’enquêteurs de santé publique qui doivent appeler au téléphone tous les cas confirmés de Covid-19, afin de dresser une liste de toutes les personnes qui ont passé plus de 15 minutes à moins de deux mètres de distance d’elles… et appeler ces contacts-là ensuite pour les inciter à l’isolement.

Trois Etats (Alabama, Dakota du Nord et Caroline du Sud) ont en revanche adopté la technologie Bluetooth d’Appel et Google tandis que d’autres comme Rhode Island utilisent d’autres applications.

 

ENGOUEMENT EN AUSTRALIE

Plus de six millions d’Australiens (sur 25 millions d’habitants) ont téléchargé l’application « COVIDSafe », inspirée du modèle singapourien.

Comparée par le Premier ministre Scott Morrison à une « crème solaire » qu’il faut utiliser dès qu’on sort, l’application n’a pas fait l’objet d’un intense débat sur la sécurité et la vie privée.

Dès avril, le ministre de la Santé, Greg Hunt, avait affirmé que « COVIDSafe » ne permettait pas la géolocalisation et que seules les autorités sanitaires utiliseraient les données. Et lors de son lancement, le gouvernement a rendu public le code source de l’application.

par Pierre Donadieu avec les bureaux mondiaux de l’AFP