L’Allemagne bascule dans un après-Merkel moins prévisible

Berlin - L'image d'une Allemagne stable et prévisible se lézarde: avec la désignation cette semaine des candidats des Verts, aux portes du pouvoir, et des conservateurs, affaiblis par une guerre des chefs, une campagne électorale pleine d'incertitudes a débuté.

Après 16 ans au pouvoir qui ont marqué le pays et l'Europe, Angela Merkel va prendre sa retraite à l'issue des élections du 26 septembre. Et déjà le paysage politique commence à se recomposer.

 

. Une chancelière verte?

Ce n'est qu'un sondage mais il a fait l'effet d'une bombe.

Pour la première fois, les Verts sont donnés en tête, avec 28% des voix, largement devant l'Union conservatrice CDU-CSU (21%), selon une enquête pour RTL-ntv publiée le 20 avril.

Une dynamique semble s'être enclenchée en faveur des "Grünen" le 19 avril avec la désignation d'Annalena Baerbock, 40 ans, pour tenter de succéder à Angela Merkel.

Cette ancienne championne de trampoline, dépourvue d'expérience gouvernementale mais fine connaisseuse des dossiers, représente "un nouveau départ", veut croire l’hebdomadaire Der Spiegel.

Affichant clairement ses ambitions, elle a affirmé récemment vouloir "diriger le gouvernement" après le scrutin.

En tranchant sans faire de vague entre ses deux co-présidents, Mme Baerbock et Robert Habeck, les écologistes ont donné une leçon de maturité, pendant que les conservateurs étalaient au grand jour leurs querelles d'ego.

L'époque des affrontements idéologiques entre "réalistes" et "fondamentalistes" au sein du parti jadis semble révolue.

Les succès récents aux élections européennes de 2019 ou lors de scrutins régionaux en mars encouragent les Verts à mettre un voile sur leurs différends. Au risque que "le courage de discuter et d'argumenter, qui les a caractérisés pendant des décennies, soit désormais subordonné à l'acquisition du pouvoir", relève l'hebdomadaire Die Zeit.

Les Verts jouent la carte du renouveau. Ils mettent en avant les exemples d'Emmanuel Macron ou de la travailliste néo-zélandaise Jacinda Ardern, réélue triomphalement à 40 ans.

Les semaines à venir s'annoncent cruciales car "l'image de Mme Baerbock est en train de se forger au sein de l'électorat", explique à l'AFP le politologue Thorsten Faas, de l'Université libre de Berlin.

 

. L'Union en berne

Avec une chancelière Merkel toujours populaire et une gestion efficace des premiers mois de la pandémie, la voie a longtemps semblé tracée vers un nouveau triomphe conservateur le 26 septembre.

Mais la lassitude après plus d'une année de restrictions, des soupçons de corruption sur l'achat de masques et l'usure du pouvoir ont fait plonger l'union entre la CDU et sa petite soeur bavaroise CSU à un niveau "absolument horrible", selon Bild.

L'impitoyable guerre des chefs qui a opposé Armin Laschet, le mal-aimé président de la CDU, et son rival bavarois Markus Söder, très populaire, a un peu plus affaibli la droite allemande.

Les conservateurs ont fini par se ranger derrière M. Laschet, mais cette désignation au forceps, contre l'avis de la majorité des sympathisants, va laisser des traces. Des militants mécontents ont ainsi rendu dans plusieurs régions leur carte du parti.

M. Söder, le "candidat des coeurs" selon ses proches, a assuré ne garder "aucune rancune" mais son salut adressé le 20 avril aux députés CDU "courageux (...) jeunes, modernes" qui soutenait sa candidature permet d'en douter.

Les conservateurs vont en outre devoir bâtir un programme, une gageure après 16 années au pouvoir, dont une partie en coalition avec les sociaux-démocrates. Même le totem du "déficit zéro", qui les caractérisait, a volé en éclats avec la pandémie.

Défendre l'héritage de Mme Merkel ou incarner une rupture? "Personne ne sait ce que les conservateurs défendent sans Merkel comme chancelière", ironise Der Spiegel.

 

. Le bonneteau des coalitions

Longtemps la politique allemande, dominé par les deux grands partis conservateur et social-démocrate, a paru ronronner. L'émergence en 2017 de l'extrême droite au Bundestag avait déjà marqué un tournant.

La dynamique des Verts et leur possible première place rendent ainsi possibles à l'automne plusieurs coalitions, un choix déterminant pour l'avenir de l'Allemagne.

Les Verts peuvent ainsi bâtir une alliance "verte-noire" avec les conservateurs, comme c'est le cas dans plusieurs Länder, ou mettre un coup de barre à gauche dans une coalition avec les sociaux-démocrates d'Olaf Scholz et les libéraux, voire avec l'extrême gauche Die Linke.

Par Mathieu Foulkes