Paris et Berlin veulent que l’UE garde la main sur ses données

Paris – Avec leur initiative conjointe Gaia-X, la France et l’Allemagne veulent faire en sorte que l’Europe reste capable d’exploiter elle-même ses données, l’or noir de l’économie numérique.

Gaia-X, présentée le 4 juin par les ministres de l’Économie des deux pays, Bruno Le Maire et Peter Altmaier, sera une sorte de place de marché, où les entreprises européennes pourront trouver des services de « cloud » (informatique dématérialisée) respectant un certain nombre de critères et de normes européens.

Le monde actuel des services de « cloud » est dominé par les grands acteurs américains, et les chinois comme Alibaba commencent à pointer leur bout de leur nez.

La France et l’Allemagne ne veulent pas que les opérateurs européens se laissent définitivement distancer, alors que leur position est déjà faible sur certains marchés comme celui du « cloud » public.

Ce dernier propose aux entreprises une ressource informatique bon marché et utilisable à la demande, grâce à la mutualisation de serveurs dans de gigantesques centres de données.

Il est complètement dominé par des grands acteurs américains comme Amazon, Microsoft ou Google.

L’une des grandes exigences qui s’appliquera aux fournisseurs de services de « cloud » présents sur Gaia-X sera la transparence sur leur juridiction de référence, a expliqué M. Le Maire jeudi lors d’une téléconférence avec son homologue allemand.

« Si les données » confiées au fournisseur de services cloud « sont concernées par une loi extra-territoriale, par exemple le +Cloud Act+ américain, alors ce devra être précisé », a-t-il indiqué.

Le Cloud Act, une loi américaine de 2018, prévoit que dans certains cas, le gouvernement américain puisse demander aux fournisseurs de « cloud » la communications des données qu’ils hébergent, même si les centres de données en question sont situés hors des États-Unis.

Une autre grande exigence sera celle de l’interopérabilité des services présents sur la plate-forme.

« Si vous n’êtes pas satisfait de votre fournisseur actuel de service cloud, ou que celui-ci devient trop cher, vous pourrez changer de fournisseur sans perdre des données », a expliqué Bruno Le Maire.

L’idée des Européens est en fait de permettre l’émergence non de géants comme les opérateurs américains ou chinois, mais d’une galaxie d’opérateurs capables de fonctionner en réseau et d’apporter collectivement tous les services qu’Amazon, Microsoft, Alibaba et les autres concentrent aujourd’hui.

Premiers pas début 2021

L’objectif n’est pas seulement un objectif de souveraineté, mais aussi de performance économique, ont expliqué MM. Le Maire et Altmaier.

Construire une infrastructure européenne représente « un point de départ pour la construction d’un écosystème européen de la donnée », ou ces informations peuvent circuler sans difficulté entre les acteurs économiques pour augmenter leur performance et créer de nouveaux services, a indiqué Peter Altmaier.

« Pour développer une voiture autonome vous avez besoin d’un grand nombre de données sur la sécurité routière », a illustré de son côté Bruno Le Maire.

« Pouvoir facilement échanger des données entre constructeurs européens » grâce à des infrastructures compatibles peut donc considérablement leur faciliter la tâche, a-t-il expliqué.

Bercy espère que les premiers services estampillés « Gaia-X » verront le jour au premier semestre 2021.

La gouvernance de Gaia-X sera pilotée par les 22 entreprises fondatrices, 11 allemandes et 11 françaises, qui représentent à la fois le monde des fournisseurs de services « cloud », mais aussi celui des utilisateur de ces services.

En France, le projet est porté par des entreprises comme OVH, Scaleway, Dassault Systèmes (fournisseurs de services cloud), Orange, EDF, Docaposte, ou l’Institut Mines Telecom (IMT, école d’ingénieurs).

En Allemagne, il est porté notamment par Deutsche Telekom, les industriels Siemens, Bosch et BMW, ou le géant du logiciel SAP.

Les fournisseurs non-européens, et notamment les géants américains, pourront être présents sur la plate-forme s’ils respectent ses critères et ses conditions.

« Le sujet n’est pas d’exclure des acteurs, mais d’apporter de la transparence », a indiqué à l’AFP Alban Schmutz, vice-président d’OVH chargé des affaires publiques.

Dans un communiqué commun, le Medef et la fédération industrielle allemande BDI ont salué l’avancement de ce projet, « qui devrait servir de modèle à d’autres initiatives numériques en Europe » et permettre de « renforcer la compétitivité des entreprises européennes ».

par Laurent Barthelemy