Royaume-Uni: infox et « coups bas » dans la dernière ligne droite des élections

Londres – Faux sites web, chiffres trompeurs rabâchés à la télévision et mystérieux journaux distribués dans des circonscriptions disputées : les dernières semaines de la campagne des législatives britanniques ont été marquées par de fausses informations et des « coups bas » émanant en grande partie des conservateurs au pouvoir.

Mardi, 48 heures à peine avant l’ouverture des bureaux de vote, une photo a fait le tour du pays. Celle d’un enfant malade couché à même le sol dans un hôpital du nord de l’Angleterre. Une image brandie par l’opposition travailliste et la presse de gauche et censée témoigner d’un système de santé (NHS) délabré par la politique d’austérité des conservateurs, au pouvoir depuis 2010.

L’hôpital de Leeds a eu beau présenter ses excuses à la famille, des milliers de messages, dont l’un copié-collé des centaines de fois en quelques heures sur les réseaux sociaux, ont mis en doute cette image, l’accusant d’être une mise en scène.

« J’ai été stupéfait de constater comment une campagne de désinformation aussi grossière (basée sur du copié-collé) peut se créer aussi rapidement dans un environnement fébrile », explique à l’AFP Marc Owen Jones, professeur à l’Université Hamad Ben Khalifa de Doha.

Plus tôt, c’est le parti conservateur qui a été épinglé pour plusieurs épisodes qualifiés de « coups bas » par l’opposition.

Le jour de la publication du programme des travaillistes, les conservateurs ont lancé un site web utilisant l’URL « labourmanifesto.co.uk ». Une requête « programme + travaillistes » sur un moteur de recherche renvoyait directement vers ce site.

« Voici tout ce que vous devez savoir au sujet du manifeste des Travailliste https://labourmanifesto.co.uk », a tweeté le Parti conservateur trente minutes avant la présentation de celui-ci par le leader travailliste, Jeremy Corbyn.

« Aucun plan pour le Brexit. Plus d’impôts. Deux référendums de plus”, est-il écrit en lettres capitales sur la page d’accueil du site, messages surmontés d’une photo d’un Jeremy Corbyn grimaçant.

Le Parti conservateur a aussi été accusé d’avoir créé un site web au nom d’une candidate travailliste du centre de l’Angleterre. Le site appelait les électeurs à « faire barrage à Jeremy Corbyn »…

90% de publicités trompeuses

Les Tories -le Premier ministre Boris Johnson en tête- ont été accusés de citer des chiffres trompeurs à la télévision, sur les questions de santé et de sécurité. Le ministre des Finances a affirmé que le nombre de SDF avait « diminué de près de moitié » depuis 2008, quand les travaillistes étaient au pouvoir, une affirmation parfaitement fausse.

Selon un décompte de First Draft, association britannique luttant contre la désinformation, près de 90% de 6.000 publicités Facebook diffusées par la formation pendant la première semaine de décembre contenaient ou renvoyaient vers des affirmations trompeuses, notamment sur le système de santé, un des thèmes majeurs de la campagne.

Le parti tory a aussi été épinglé lorsqu’il a rebaptisé le compte Twitter de son service de presse, le temps d’un débat entre Boris Johnson et Jeremy Corbyn, « FactcheckUK », pour se faire passer pour un vérificateur d’informations.

Twitter s’est fendu d’un vif rappel à l’ordre, annonçant qu’il prendrait des mesures en cas de nouvelle tentative visant à « tromper » les électeurs.

La campagne n’a toutefois « rien vu d’inédit » en matière de technique de désinformation, analyse Marc Owen Jones. « L’une des techniques les plus utilisées a été les fausses captures d’écran », souligne le chercheur, citant un faux tweet de Jeremy Corbyn ayant circulé après l’attentat de London Bridge survenu fin novembre. M. Corbyn y reprochait à la police d’avoir « tué » l’auteur de l’attaque, un message censé témoigner de ses accointances avec les islamistes.

Plutôt que des deepfakes, vidéos trafiquées hyper-réalistes « encore loin d’être courantes », selon Marc Owen Jones, les militants ont préféré recourir à de plus vieux supports, comme l’encre et le papier.

Dans une quinzaine de circonscriptions, selon un recensement de First Draft, de faux journaux difficiles à distinguer des vraies coupures de presse, mais en réalité conçus par les trois principaux partis, ont ainsi été distribués.

Avec, en une, des messages éminemment politiques : « Ne laissez pas Corbyn nous ramener à la case départ », titrait au pays de Galles l’un de ces faux journaux grimé en magazine people.

Par Rémi Banet