Le Brexit, une chance pour l’Union européenne ?

Bruxelles - Le départ du Royaume-Uni constitue une perte indéniable pour les Européens, mais cette rupture avec un partenaire historiquement méfiant pourrait être une chance d'aller de l'avant pour l'Union européenne, selon des experts.

Avec le Brexit, c'est la deuxième économie du continent, après l'Allemagne, qui prend la porte, mais aussi l'une des deux grandes puissances militaires, avec la France, dotée de l'arme nucléaire.

Le divorce pourrait toutefois faire avancer la politique de défense commune.

"La Grande-Bretagne n'a jamais été favorable à l'émergence d'une sécurité européenne autonome. Elle a toujours défendu le rôle principal de l'Otan", souligne Pierre Vimont, chercheur associé à Carnegie Europe.

"Or, après le référendum sur le Brexit, c'est précisément le moment où l'Europe de la défense a commencé à émerger", note-t-il.

Dans le domaine de la politique étrangère, Londres ne devrait pas s'éloigner des positions européennes sur les grandes questions comme le nucléaire iranien, la Russie ou le Proche-Orient.

"Sur bon nombre de questions, Britanniques et Européens sont sur la même longueur d'onde", souligne l'historien Robert Frank.

- "Rentrer par la fenêtre" -

Dernier exemple en date, l'Iran, avec le retour des sanctions de l'ONU contre Téhéran proclamé unilatéralement en septembre par Washington qui s'est heurté à un front uni de Paris, Berlin mais aussi du Royaume-Uni de Boris Johnson.

"Londres voudra continuer à avoir une relation privilégiée avec la France et l'Allemagne et le couple franco-allemand ne souhaite pas rompre avec elle. Son espoir, c'est de rentrer par la fenêtre aux réunions des diplomates européens", selon Pierre Vimont, ancien représentant de la France auprès de l'UE.

"Les Britanniques tourneront autour de l'UE pour avoir soit des relations bilatérales, soit tenter d'établir des liens avec des groupes de pays" comme celui de Visegrad (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie), présume-t-il.

Les partisans de l'élargissement de l'Union perdront en revanche un soutien avec le départ de Londres mais ce dossier n'est plus une priorité pour Bruxelles.

Sur le plan économique, les relations risquent d'être plus compliquées. Mais la conclusion d'un accord "historique" sur le plan de relance post-Covid créant une dette européenne commune, aurait sans doute été encore plus difficile dans une Europe à 28.

"Avec les Britanniques on n'en aurait même pas parlé, ils auraient tout de suite dit +non+. Les Européens ont un peu plus de possibilités d'avancer", estime Robert Frank qui a consacré un livre aux relations anglo-européennes.

Le Royaume-Uni a toujours eu une place à part. Il est resté en dehors de nombreuses politiques d'intégration (accord de Schengen de libre circulation ou monnaie unique) et voyait avant tout l'Europe comme un grand marché, s'opposant farouchement à tout protectionnisme.

Son apport à la construction communautaire aura surtout été celui d'une Europe libérale. "Avec la pandémie, on s'est aperçu que l'Etat était finalement nécessaire et on s'éloigne de cette vision ultra-libérale que beaucoup d'eurosceptiques dénonçaient", souligne Robert Frank.

Reste qu'après 47 ans de mariage, la rupture avec Londres, deuxième contributeur au budget européen, laisse un trou d'environ 10 milliards d'euros par an. Si la brutalité de la crise a permis un sursaut d'unité des 27, ce consensus pourrait être menacé, une fois la crise passée.

A long terme, les pays qui bénéficient des fonds de cohésion (une aide aux régions les moins développées) pourraient subir une baisse de leurs financements, face aux nouvelles priorités de l'UE (changement climatique, numérique).

- "Tantôt in, tantôt out" -

Dans ce cas, "il y aura des tensions avec les pays de l'Est" comme la Hongrie ou la Pologne, déjà sous influence de gouvernements eurosceptiques et d'autant plus si le Royaume-Uni "s'en sort bien", avertit l'ex-eurodéputé britannique Andrew Duff (libéral démocrate).

Même si les velléités de sortie au sein des 27 semblent aujourd'hui en sourdine.

La relation commerciale va aussi "changer fondamentalement" entre Londres et le marché unique avec des contrôles douaniers, plus de paperasserie et un allongement des délais dans la chaîne de production pour des secteurs très imbriqués, comme l'automobile ou l'industrie chimique.

"Les retombées seront inégales", affectant plus particulièrement la Belgique, l'Irlande, l'Allemagne, les Pays-Bas, et la France dans une moindre mesure, estime Jannike Wachowiak de l'European Policy Centre (EPC). "Le choc économique affectera davantage le Royaume-Uni, l'Union européenne devrait mieux l'absorber", selon l'économiste.

Le divorce du 1er janvier 2021 sera un nouveau chapitre de l'histoire tumultueuse entre Britanniques et Européens mais sans doute pas le dernier.

"Depuis des siècles, ils sont tantôt +in+, tantôt +out+. Le yoyo va continuer, sauf si l'Europe capote. Si grâce au Brexit elle peut se réformer et mieux fonctionner, on peut compter sur leur pragmatisme pour dire +on revient !+", imagine Robert Frank.

Par Dave Clark et Françoise Michel