Taxer les plus riches, une idée qui revient en grâce dans le monde

Paris - Elles viennent de Joe Biden, des économistes, et même du FMI: les propositions pour taxer les plus aisés se multiplient, sous des formes diverses, pour renflouer les caisses des Etats et corriger un peu des inégalités béantes.

Le "Projet pour les familles américaines" que présente mercredi Joe Biden, vise notamment à relever le taux maximal d'imposition des 1% de foyers les plus riches, effaçant ainsi la réforme fiscale de Donald Trump.

Le président démocrate propose aussi de taxer davantage les revenus du capital pour les 0,3% d'Américains les plus riches. Ce taux serait ainsi quasiment doublé, passant de 20% à 39,6%.

La Maison Blanche entend aussi s'attaquer à des niches fiscales autour des successions.

Objectif de toutes ces mesures: faire rentrer dans les caisses de l'Etat 700 milliards de dollars sur 10 ans, mais avec une promesse cardinale.

Aucune personne gagnant moins de 400.000 dollars par an ne verra ses impôts augmenter. En clair: les très riches sont seuls visés.

Au niveau mondial, la pente sera lente à remonter après 40 ans d'érosion des taux d'imposition des hauts revenus sur tous les continents, un taux qui a par exemple plongé de 53% en Corée du Sud entre 1979 et 2002, un record.

Spécialiste des inégalités, l'économiste Thomas Piketty plaide pour la mise en place d'un impôt mondial de 2% sur les fortunes supérieures à 10 millions d’euros, et ce à l'heure où les impôts sur le patrimoine en tant que tel - et non sur les revenus - ont quasiment disparu.

Cette taxe rapporterait 1.000 milliards d'euros par an, a précisé M. Piketty à l'AFP.

Une autre proposition a été formulée par Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, professeurs à l'université de Berkeley en Californie.

"N'attendez pas que les milliardaires vendent leurs actions" pour les taxer, ont-ils écrit dans le Washington Post à l'adresse de la nouvelle administration démocrate, avant que celle-ci ne dévoile ses projets d'imposition des plus fortunés.

 

Évitement fiscal

Alors que les 400 Américains les plus riches ont amassé une fortune correspondant à 18% du Produit intérieur brut américain, une part qui a doublé depuis 2010, les Jeff Bezos (Amazon), Elon Musk (Tesla), Larry Page (Google) et Mark Zuckerberg (Facebook) "contribuent peu à remplir les caisses publiques", font valoir les deux économistes français.

La raison ? "Ils structurent leurs affaires de manière à avoir peu de revenus imposables". Par exemple, ils ne se versent pas de gros salaires ni ne vendent leurs actions pour ne pas avoir à payer des impôts dessus.

Pour lutter contre l'évitement fiscal, les économistes proposent donc d'imposer les "plus-values non réalisées" par ces milliardaires - soit "moins de 1.000 personnes" - sous la forme d'une taxe exceptionnelle susceptible de rapporter 1.000 milliards de dollars.

"Mettre en place une taxe exceptionnelle sur ceux qui se sont enrichis pendant la crise apparaît désormais comme une évidence. C'est une mesure populaire, au-delà des clivages politiques, et qui est en train d'essaimer dans le monde", estime Quentin Parrinello, d'Oxfam France.

 

"Contribution Covid"

 

Le Fonds monétaire international, longtemps champion de l'orthodoxie libérale, voit dans le contexte actuel une "opportunité d'inverser" la tendance à l'érosion des recettes fiscales et recommande une taxe temporaire sur les plus hauts revenus, ou d'autres mesures pour faire contribuer davantage les plus fortunés.

L'Argentine et la Bolivie ont introduit une "contribution Covid" exceptionnelle sur les grandes fortunes - purement symbolique dans le cas de La Paz -, mais peu de pays semblent disposés à les imiter, même sous la forme d'un impôt non reconductible.

Le sujet n'est même pas à l'ordre du jour en Australie, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, bien que 54% des Britanniques y soient favorables selon un sondage récent.

La France, qui a supprimé en 2018 son impôt sur la fortune (ISF), exclut toute hausse de la fiscalité.

Et tous les économistes sont loin d'être convaincus par les divers projets ou propositions du moment.

Une taxe même provisoire sur la richesse donnerait un "coup de fouet à l'évasion fiscale", a fait valoir auprès de Bloomberg le prix Nobel d'économie Angus Deaton, qui dirige une commission d'experts sur les inégalités au Royaume-Uni.

Larry Lindsey, ancien conseiller du président républicain George W. Bush - lequel avait baissé les impôts dès son arrivée au pouvoir -  a lui reproché à la nouvelle administration démocrate américaine d'avoir une approche "punitive" de la fiscalité.

Par Eve SZEFTEL